Ode au dissensus

Billet d'humeur de François Rancillac, metteur en scène et directeur du Théâtre de l'Aquarium

Comment parler « diversité culturelle » sans enfoncer de portes ouvertes et rajouter encore au galvaudage de l’expression ? Puisqu’il s’agit d’un « billet d’humeur », écrit au lendemain de ces piteuses élections législatives (non pas tant pour leurs résultats – encore que… - mais pour leur contre-efficience - comme on dit en novlangue : 57,4% d’abstention, soit plus d’un électeur sur deux qui n’a pas jugé utile d’apporter sa voix…), je me permettrai cependant quelques évidences.

1 - A ceux qui en douteraient encore, la France est par essence multiculturelle, comme toute nation qui se respecte. Le plus beau « roman national » à base de légendes cocoricardes (donc mystifiées) ne pourra occulter que notre pays est depuis toujours une terre de passage et d’immigration, heureusement fertilisée du « sang impur » de ces langues, de ces cultures, de ces désirs multiples qui s’y sont rencontrés, parfois heurtés, souvent mariés. Les effets dévastateurs de la colonisation, de la mondialisation, du réchauffement climatique n’ont fait qu’accélérer, et souvent tragiquement, ces circulations. Et il reste du devoir incontournable de notre « patrie des droits de l’homme » d’accueillir ces êtres humains avec toute la fraternité requise – nous en sommes hélas très loin.

2 – On brandit (et à juste titre) l’étendard de la « diversité culturelle » pour dénoncer (je me cantonnerai ici au seul milieu théâtral) le manque d’acteurs et d’actrices, d’auteurs et d’autrices, de metteur.e.s en scène racisé.e.s sur nos scènes françaises (très ringardes à ce titre par rapport à nos voisins européens !). Même si les choses évoluent lentement (et grâce à l’énergie de militants infatigables), nos scènes restent bien trop monochromes, loin des couleurs de la France d’aujourd’hui (et aussi bien trop masculines, au détriment de tant de talents féminins : les sujets ne sont d’ailleurs pas si distincts, la place de la femme dans une société étant toujours le premier marqueur d’altérité). Avis donc à ceux qui « décident » (des programmations, des distributions, des éditions, des subventions, des sélections à l’entrée des écoles d’art, etc.) : qu’ils soient toujours plus attentifs à ce que la diversité « qui fait France » fasse aussi le quotidien de nos théâtres !

3 – Mais, on le sait bien, la diversité est d’abord une question sociale. Dans un pays où la majorité des personnes « d’origine immigrée » est d’office reléguée à la périphérie de « la Cité », les obstacles à franchir sont légion qui empêchent consciemment ou non ces personnes racisé.e.s d’oser même accéder aux écoles d’art ou aux plateaux de théâtre. Si donc notre République a encore du sens, c’est à la base qu’il faut prendre le problème, au lieu de s’en tenir aux seuls symptômes de la visibilité sur nos scènes : c’est dans les « cités », c’est à l’école publique que le théâtre doit être d’emblée accessible à tous. C’est par l’éducation artistique, dès la maternelle, que chaque enfant doit pouvoir accéder aux plaisirs et aux exigences de la scène. C’est non seulement un enjeu pour la « diversité culturelle » (les postulant.e.s aux écoles d’art augmenteront d’autant que les jeunes auront pu expérimenter à l’école le théâtre comme leur espace à part entière), mais un enjeu social fondamental : on le sait tous ici, le plateau de théâtre est par nature démocratique. On y prend la parole, on l’incarne, face à d’autres paroles incarnées. On y dialogue. C’est l’espace d’un dissensus joueur où toutes les convictions ont le droit de s’exprimer dans le respect de l’opinion d’autrui : un espace proprement laïque. A notre nouveau Président et à sa Ministre de la Culture d’engager enfin un vaste plan national tant attendu pour l’éducation artistique partout et pour tous. Cela ne réclame pas des milliards, mais c’est juste indispensable pour (re)fédérer les forces vives de ce pays, enfin fier de sa diversité, et pacifié.